Ils étaient venus en Asie pour un voyage de six mois. Ils y ont finalement trouvé une deuxième maison. Depuis deux ans, Cloé et Léo vivent à Ban Thapene, un village kamu situé à une trentaine de kilomètres de Luang Prabang, au pied des célèbres cascades de Kuang Si. Le jeune couple breton y a créé une agence de voyages responsables, Sourire du Laos, ainsi qu’une association, Sourire d’Enfance, engagée en faveur de l’éducation, de l’alimentation et de l’autonomie des habitants du village.
Nous avons rencontré Cloé en janvier 2026, à l’occasion d’une mission de l’association Sabaïdee. Cloé nous a raconté leur installation, les projets développés avec les habitants et les liens profonds qui les attachent désormais à cette communauté. C’est à écouter ci-dessous.
Un village devenu une deuxième famille
Pour Cloé, il est aujourd’hui difficile d’expliquer précisément pourquoi elle se sent aussi profondément attachée à Ban Thapene. « C’est notre deuxième maison. Je dirais même que je suis parfois plus à l’aise ici qu’en France. »
Dans ce village de quelques centaines d’habitants, tout le monde se connaît. Une absence de quelques jours suffit à susciter des questions. Cette attention permanente, loin d’être vécue comme une contrainte, nourrit chez le couple un puissant sentiment d’appartenance.
À leur arrivée, Cloé et Léo ne parlaient pourtant pas la langue du village. Mais la barrière linguistique ne les a pas empêchés de nouer rapidement des relations fortes. « Nous avons eu dès le départ le sentiment de faire partie d’une famille, alors que nous étions totalement étrangers. Nous avons beaucoup voyagé, mais nous n’avions jamais ressenti ailleurs cette impression d’être véritablement chez nous. »
Agir pour que les enfants restent à l’école
C’est en découvrant les conditions de vie de certains enfants que Cloé a décidé de s’engager. Lors de son premier séjour, elle rencontre notamment deux enfants qui mangent très peu et travaillent quotidiennement dans les champs. Cette situation agit comme un déclic. « Je me suis dit que j’avais suffisamment de liens avec les habitants pour pouvoir faire quelque chose et contribuer à changer les choses ici. »
Les premières actions portent sur les besoins les plus immédiats : fournitures scolaires, uniformes et financement des frais liés aux examens. Si l’enseignement est officiellement gratuit au Laos, certaines dépenses restent à la charge des familles et peuvent empêcher les enfants de poursuivre leur scolarité.
Cloé et Léo comprennent cependant rapidement que le manque de moyens n’est pas la seule cause du décrochage scolaire. Certaines familles ne perçoivent pas toujours l’intérêt de maintenir leurs enfants à l’école, notamment lorsqu’ils pourraient contribuer au travail agricole ou aux revenus du foyer. Pour redonner de la valeur à la scolarité, le couple décide alors de créer une cantine.
Une cantine pour nourrir les enfants et leur avenir

La cantine permet d’abord de garantir aux élèves un repas équilibré. Elle leur offre également de meilleures conditions de concentration et constitue, pour les familles, une motivation supplémentaire pour envoyer leurs enfants à l’école. Les résultats sont rapidement visibles : l’absentéisme diminue et davantage d’élèves poursuivent leur parcours scolaire.
Le dispositif concerne les enfants de maternelle et de primaire, mais également les adolescents scolarisés dans un établissement secondaire situé à l’extérieur du village. Deux véhicules assurent leur transport et des repas leur sont préparés.
« Cette année, plus de quinze jeunes ont pu continuer l’école grâce à ce dispositif. Nous en sommes très heureux. »
L’objectif dépasse cependant la seule fréquentation scolaire. Cloé souhaite également aider les enfants à imaginer d’autres avenirs que ceux qu’ils connaissent déjà. Des sorties et des rencontres sont organisées avec des artistes, des professionnels et des intervenants extérieurs. Un architecte laotien, lui-même originaire d’un petit village, est ainsi venu raconter son parcours et initier les élèves au dessin. « Ce n’est pas parce qu’on vit dans un petit village du Laos que rien n’est possible. Il faut pouvoir rêver plus loin pour avoir envie de construire son avenir. »
Lors de la mission de Sabaïdee, les enfants ont également participé à un atelier de peinture. Pour Cloé, ces moments de découverte sont essentiels : ils ouvrent de nouvelles perspectives et permettent aux plus jeunes de prendre conscience de leurs capacités.
La confiance, au cœur de chaque projet
Si ces actions fonctionnent, c’est aussi parce qu’elles reposent sur une présence quotidienne et une relation de confiance avec les familles. Lorsqu’un enfant risque de quitter l’école, Cloé peut rencontrer ses parents, comprendre les difficultés rencontrées et tenter de les convaincre de maintenir sa scolarisation. « Ce lien, on ne peut pas l’avoir si l’on intervient ponctuellement dans un village, sans que les habitants nous connaissent. La confiance est au cœur du projet. Sans elle, les actions ne peuvent pas durer. »
Le décrochage scolaire ne dépend en effet pas uniquement de difficultés financières. Il peut être lié à la situation familiale, à l’absence de soutien parental, au regard des autres habitants ou à des problématiques sociales plus profondes. La présence d’un adulte supplémentaire, capable d’écouter, d’encourager et d’intervenir au bon moment, peut alors faire toute la différence.
Tao et Nouk : accompagner sans assister
Cette volonté de favoriser l’autonomie se retrouve dans l’histoire de Tao et Nouk, un couple vivant dans le village. Nouk est Kamu et originaire de Ban Thapene. Tao est Hmong et vient d’un autre village. Orpheline depuis l’âge de six ans, elle n’a jamais été scolarisée et ne sait ni lire ni écrire. Son intégration dans un village Kamu a longtemps été difficile, en raison des différences culturelles et des préjugés qui peuvent exister entre les communautés.

Touchés par leur situation, Cloé et Léo refusent toutefois de les considérer uniquement comme des personnes à aider. « Nous ne voulions pas les prendre en pitié. Nous voulions leur donner les moyens de devenir autonomes. »
Nouk travaille comme professeur, mais son salaire ne suffit pas à faire vivre correctement la famille. Tao, de son côté, cuisine remarquablement bien. Lorsque Cloé et Léo louent un bâtiment pour installer les bureaux de leur agence de voyages, ils décident de mettre une partie des locaux à sa disposition afin qu’elle puisse y créer son propre restaurant.
Léo, titulaire d’un diplôme de cuisine, l’accompagne dans la conception d’une offre différente de celle des autres établissements locaux. Il lui apprend notamment à préparer des petits-déjeuners occidentaux et des burgers. Le restaurant, baptisé Kuang Burger, ouvre à proximité des cascades de Kuang Si.
Au-delà de l’activité économique, le projet transforme profondément Tao. Elle prend confiance en elle, développe de nouvelles compétences et commence à envisager un avenir différent pour sa famille. « Elle s’est rendu compte qu’elle était capable de réaliser de grandes choses. Elle s’est mise à rêver plus grand et à se dire que ses enfants, eux aussi, pourraient faire beaucoup de choses. »
Une histoire d’amour au-delà des traditions
L’histoire de Tao et Nouk est également celle d’un couple qui a dû dépasser les différences culturelles. Jeune enseignant, Nouk avait été affecté dans le village Hmong où vivait Tao. En découvrant qu’elle et ses frères et sœurs étaient orphelins et vivaient dans une grande précarité, il décide de les aider.
Après ses journées de classe, il travaille dans les champs à leurs côtés afin de gagner suffisamment d’argent pour leur acheter de la nourriture. Peu à peu, une relation se noue entre Tao et lui. Mais leur union est loin d’être évidente. Nouk est Kamu dans un village Hmong, et une partie de la famille de Tao s’oppose à leur relation. Il doit également apprendre le Hmong pour pouvoir communiquer avec elle.
Certains de ses proches finissent néanmoins par reconnaître sa générosité et accepter le mariage. Pour financer la dot nécessaire à leur union, Tao et Nouk achètent une parcelle de terre, y cultivent du maïs, vendent leur récolte, puis le terrain. Grâce à cet argent, ils peuvent enfin se marier. Ils ont aujourd’hui deux enfants, Dala et Sasana. « C’est une famille qui s’est choisie, alors même que les traditions et les circonstances auraient pu les empêcher de se rencontrer. »
Les enfants comme passerelles entre les communautés
L’intégration de Tao dans le village s’effectue lentement. Les préjugés ne disparaissent pas immédiatement et elle a parfois tendance à se replier sur elle-même. Ses enfants jouent cependant un rôle essentiel. Ils apprennent plusieurs langues (le hmong, le lao et le kamu), se font des amis et trouvent naturellement leur place dans la communauté.
À travers eux, de nouveaux liens se créent progressivement entre Tao et les autres familles du village. Le quotidien, les repas partagés et les projets communs deviennent ainsi autant d’occasions de dépasser les différences.
Le voyage comme véritable rencontre
Cette philosophie guide également l’activité de Sourire du Laos. Cloé et Léo souhaitent proposer des voyages qui ne se limitent pas à la découverte de paysages, mais qui permettent de véritables échanges avec les habitants.
Les voyageurs peuvent notamment préparer et partager un repas avec des familles du village. Ils découvrent la cuisine locale, souvent préparée au feu de bois, apprennent quelques recettes et échangent sur leurs modes de vie respectifs. « Quoi de mieux qu’un repas pour se rencontrer ? On cuisine ensemble, on compare nos vies, on découvre ce qui nous différencie, mais aussi tout ce que nous avons en commun. »
Ces moments figurent régulièrement parmi les souvenirs les plus forts rapportés par les voyageurs. Ils permettent aussi aux familles d’obtenir un complément de revenu et de valoriser leurs savoir-faire, sans transformer la rencontre en simple spectacle touristique.
Former les jeunes du village
Cloé et Léo accompagnent également plusieurs adolescents et jeunes adultes afin de les aider à trouver leur voie. Certains ont quitté l’école très tôt ou vivent dans des situations familiales difficiles. D’autres poursuivent leur scolarité et souhaitent découvrir de nouveaux métiers.
Sasana, le fils de Tao et Nouk, rêve par exemple de devenir guide. Il accompagne régulièrement Cloé et observe son travail auprès des visiteurs. La langue reste pour l’instant un obstacle, mais Cloé considère que l’apprentissage passe d’abord par la pratique et les interactions.
« Il faut apprendre les langues, bien sûr, mais aussi comprendre les différences culturelles. Certaines attitudes qui nous paraissent naturelles peuvent être mal perçues ici, et inversement. Cela ne s’apprend qu’en partageant du temps avec les voyageurs. »
L’objectif est de permettre à ces jeunes d’acquérir progressivement des compétences, de prendre confiance en eux et de devenir autonomes.
Construire sans savoir de quoi demain sera fait
Lorsqu’on lui demande comment elle imagine les prochaines années, Cloé reconnaît qu’il lui est difficile de répondre. Trois ans auparavant, elle ne pensait pas s’installer au Laos. Aujourd’hui, elle ne souhaite plus quitter ce pays qui est devenu une partie essentielle de sa vie.
Elle reste néanmoins consciente de la fragilité de cette situation. En tant qu’étrangers, Cloé et Léo ne peuvent pas posséder directement de maison ou de terrain et doivent composer avec un environnement administratif et économique incertain. « Nous savons que tout pourrait s’arrêter rapidement. Mais nous avons profondément le sentiment d’être chez nous ici. Ce que nous faisons a énormément de sens, même si nous travaillons beaucoup et que ce n’est pas toujours très rémunérateur. »
Le couple réfléchit parfois à s’installer à Luang Prabang, afin de trouver un meilleur équilibre entre la vie du village et celle de la ville, tout en poursuivant ses actions à Ban Thapene. Une chose paraît néanmoins certaine : les liens créés avec les habitants continueront d’occuper une place centrale dans leur vie.
Sabaïdee aux côtés des projets locaux
L’association Sabaïdee soutient les enfants d’Asie du Sud-Est, et plus particulièrement ceux du Laos. Lors de sa mission à Ban Thapene en janvier 2026, elle a apporté du matériel scolaire et artistique à l’école du village et organisé des activités avec les enfants. Depuis cette rencontre, Sabaïdee a également contribué à la rénovation de la maison d’une famille très défavorisée vivant dans un village hmong voisin.
L’association a mener enfin une campagne de dons destinée à financer des cours de français et d’anglais pour une trentaine d’adolescents laotiens, dès la rentrée 2026. Ces enseignements doivent leur permettre d’élargir leurs horizons, d’accéder à de nouvelles opportunités professionnelles et de devenir, demain, les acteurs du développement de leur territoire.
À Ban Thapene, chaque repas servi, chaque journée d’école supplémentaire et chaque nouvelle compétence acquise participent au même projet : donner aux enfants et aux familles les moyens de construire eux-mêmes leur avenir.

